La Certitude

Certitude – nom féminin.

« Sentiment qu’on a de la vérité d’un fait, de la justesse d’une opinion. »

J’aime beaucoup que la définition commence par « sentiment ». Pas connaissance. Pas preuve. Pas vérité. Un sentiment.

Parce qu’il y a quelque chose que je ne comprends pas très bien dans le fait d’être certain…Comment fait-on pour oser être certain quand, vraiment, on ne sait presque rien ?

Je ne parle pas de donner son avis sur un sujet qu’on maîtrise qu’à moitié.... Heureusement que nous n’attendons pas d’être experts de tout pour penser, discuter, ou changer d’avis.

Je parle de ces situations où nous savons que potentiellement nous savons quasi-rien de qqch…mais…nous sommes « surs ». C’est cette audace-là qui m’intrigue.

Ce qui est plus curieux encore, c’est que ceux qui ont réellement vécu la/les situations sont parfois moins tranchants…« Tu sais, c’est plus compliqué que ça. »

Je suis donc partie d’une intuition assez banale : moins on sait, plus il est facile d’être certain. Et je suis tombée, sur Dunning et Kruger.

Je sais que je ne sais pas. Enfin, je crois.

En 1999, Justin Kruger et David Dunning publient une étude devenue extrêmement célèbre sur notre capacité à évaluer nos propres compétences. Des étudiants passent différents tests, notamment de logique et de grammaire, puis estiment leur performance.

Les moins performants se surestiment fortement.

L’explication proposée est séduisante : certaines des compétences qu’il faut pour bien faire une tâche sont également nécessaires pour reconnaître qu’on l’a mal accomplie….

Internet en a tiré une conclusion beaucoup plus pratique : les imbéciles sont pleins de certitudes tandis que les gens intelligents doutent (à mettre sur vos mugs de CODIR).

Ce qui permet à chacun d’identifier assez facilement les imbéciles concernés.

Chez les autres.

Mais, je crois que le sujet est plus complexe que le petit graphique que nous partageons pour expliquer pourquoi quelqu’un avec qui nous ne sommes pas d’accord est trop sûr de lui.

Ce qui est assez drôle, paradoxale finalement.

Nous avons transformé une recherche sur notre difficulté à mesurer correctement ce que nous savons en une certitude supplémentaire sur ceux qui ne savent pas…vous l’avez ?

Alors, comment savons-nous que nous savons suffisamment pour avoir confiance dans ce que nous pensons ?

Notre cerveau ne nous dit pas seulement ce qu’il pense

Il produit également une estimation de la confiance que nous pouvons accorder à ce qu’il pense. Dans ses cours au Collège de France (franchement à aller voir contenu gratuit on le rappelle…) décrit la capacité que nous avons à évaluer nos propres connaissances : savoir que l’on sait, savoir que l’on ne sait pas, mais aussi ne pas savoir que l’on ne sait pas.

Nous ne disposons pourtant pas d’une visibilité à notre propre mental. Notre sentiment de confiance est lui-même une construction réalisée…

Quand je dis « j’en suis sûre » (et je le dis très souvent ;)), mon cerveau ne vient pas de consulter quelque part un petit compteur indiquant : vérité : 93 %.

Il produit une estimation, et cette estimation peut être fausse.

C’est important dans notre chemin, notamment parce que nous utilisons énormément la confiance des autres pour évaluer la véracité d’un fait.

Quelqu’un qui dit « je pense que… » ne produit pas le même effet que quelqu’un qui affirme « je sais que… ».

Pourtant, la différence entre les deux phrases nous renseigne peut-être autant sur la manière dont ces personnes évaluent leurs propres pensées que sur la véracité de celles-ci.

Confiance ? Exactitude ? La confiance contient donc de l’information.

Alors comment savoir que l’information est juste ?

Est-ce que seules les personnes ayant vécue réellement savent ?

Une série d’expériences a comparé des personnes qui apprenaient une situation à partir d’une description à d’autres qui l’apprenaient progressivement par l’expérience.

On pourrait s’attendre à ce que l’expérience rende plus confiant, et les chercheurs observent plutôt l’inverse.

Ceux qui recevaient une description se montraient davantage confiants dans leurs informations et dans leurs décisions que ceux qui apprenaient par expérience. Dans l’une des expériences, accumuler davantage d’expérience réduisait même la confiance.

L’expérience ne produit pas nécessairement davantage de certitude. Elle peut produire une meilleure connaissance de l’incertitude.

Quand quelqu’un me raconte une décision après coup, je peux facilement reconstruire une ligne droite. Il y avait A. Il a fait B. Il s’est donc produit C. C’était évident.

Pour celui qui se trouvait devant la décision, il n’y avait pourtant pas encore de C.

Il y avait A, certes, mais aussi peut-être D, E et F. Des informations contradictoires. Des personnes qui n’étaient pas d’accord. Des conséquences impossibles à prévoir. Et plusieurs futurs qui paraissaient encore plausibles.

Celui qui regarde après possède une information absolument déterminante dont le décideur était privé : il connaît la fin de l’histoire.

C’est un avantage considérable lorsqu’il s’agit d’expliquer ce qu’il aurait fallu faire.

Nous sommes très bons pour prendre les décisions des autres. Surtout après qu’ils les ont prises.

Une fois que nous connaissons le résultat, les signes deviennent visibles.

L’échec d’un recrutement ? On voyait bien que cette personne ne conviendrait pas.

Une association qui se termine mal ? Il était évident que les deux personnes étaient incompatibles.

Une transmission qui échoue ? Ils auraient dû anticiper.

Nous réécrivons légèrement le passé à partir de ce que nous savons maintenant.

Et ce faisant, nous faisons parfois quelque chose d’assez injuste : nous jugeons une décision prise dans l’incertitude avec la certitude que nous a donnée son résultat.

Or une bonne décision peut échouer. Et une mauvaise décision peut réussir.

Le résultat contamine notre jugement sur la décision.

C’est seulement là que nous pourrions poser la bonne question :avec ce qu’il était possible de savoir à ce moment-là, cette décision était-elle raisonnable ?

Mais alors, combien faut-il savoir pour décider ?

Je pensais trouver une réponse scientifique à cette question.

J’ai trouvé (malheureusement pour moi) que Jeff Bezos.

Dans une lettre aux actionnaires, il écrit que la plupart des décisions devraient probablement être prises lorsque l’on dispose d’environ 70 % des informations que l’on souhaiterait avoir. Attendre 90 %, selon lui, revient souvent à décider trop tard.

Le chiffre de 70 % est régulièrement repris depuis comme s’il existait quelque part une science permettant de déterminer le taux optimal de connaissance avant de choisir. Je n’ai rien trouvé.

Et, à vrai dire, « 70 % de l’information »…Soixante-dix pour cent de quoi ?

Comment mesure-t-on ce qu’on ignore ?

Comment savoir qu’il nous manque 30 % d’une information dont, par définition, nous ne connaissons pas entièrement le contenu ?

Alors parlons surtout du sujet central : le coût de l’attente.

Nous raisonnons souvent comme si ne pas décider était une position neutre, ça ne l’est pas.

Attendre une information supplémentaire est déjà une décision. Elle a un coût, elle ferme parfois des possibilités et elle nous expose elle aussi à un risque.

La question n’est donc peut-être pas : « Est-ce que j’en sais suffisamment pour être certain ? »

Mais : « Est-ce que l’information supplémentaire que j’attends a suffisamment de chances de modifier ma décision pour justifier le coût d’attendre ? »

Ce n’est plus du tout la même question, peut être que toutes les décisions n’ont pas besoin du même niveau d’information parce qu’elles n’ont pas toutes le même degré de transformation, d’impact, de changements.

Si je peux essayer, observer, arrêter et recommencer autrement, mon besoin de certitude peut être tout à fait faible.

Si ma décision est difficilement réversible et ses conséquences considérables, la certitude doit être exacte.

Autrement dit, plutôt que de chercher systématiquement à réduire l’incertitude, nous pouvons parfois chercher à réduire le coût de nous tromper.

Tester plus petit ? Décider pour trois mois ? Créer une étape intermédiaire ? Prévoir les conditions qui nous feront arrêter ? Définir à l’avance ce qui nous fera changer d’avis.

C’est peut-être une manière beaucoup plus intelligente de décider dans un monde qui refuse de plus en plus de nous fournir 100 % des informations.

Et si l’information n’était pas vraiment ce que nous attendions ?

C’est là où on peut parler de transmission…Parce que certaines décisions restent des mois, parfois des années, dans une étrange salle d’attente.

On demande une valorisation. Puis une autre. On refait des projections. On rencontre quelqu’un. On attend le prochain exercice. On veut voir comment évolue le marché. On souhaite disposer d’un peu plus de visibilité.

Mais il y a un moment où une question doit être : qu’est-ce que l’information supplémentaire que j’attends pourrait réellement changer à ma décision ?

Si la réponse n’est « pas grand-chose », alors peut être que l’on attend autre chose…

D’être prêts. De réussir à renoncer. De masquer des erreurs du passé. D’accepter de décevoir quelqu’un. D’assumer un conflit. De reconnaître que quelque chose auquel nous avons consacré dix ans ne donnera pas ce que nous espérions. De supporter l’idée de plus être socialement « reconnu », de perdre un statut ?

Certaines décisions sont intellectuellement difficiles…d’autres sont parfaitement compréhensibles intellectuellement mais émotionnellement très coûteuses.

« Je n’ai pas encore assez d’éléments » est une phrase beaucoup plus facile que « je sais ce que je dois faire, mais je ne suis pas encore capable d’en assumer l’impact ».

Je ne crois pas qu’un beau tableau Excel résolve le deuxième sujet.

Peut-être que décider n’exige pas la certitude finalement.

Je pensais que le doute était le contraire de la certitude.

Alors que c’est peut plus la Confiance (Nietzsche, c’est toi ? Euh c’est vous ?)

On peut également disposer de très peu d’informations et posséder une confiance absolument étonnante.

« Voilà ce que nous savons. Voilà ce que nous supposons. Voilà ce que nous ignorons. Nous pourrions attendre, mais j’estime que le coût de cette attente est maintenant supérieur à la valeur probable de ce que nous apprendrons. Donc nous allons faire cela. »

Puis il y a la part des anges…

Une fois que nous avons décidé sans être certains, nous acceptons nécessairement la possibilité de nous tromper.

Parlons donc aussi de l’Échec.

On apprend ce qu’on a mal évalué (oups la voiture… !)  Ce qu’on a sous-estimé. Ce qui comptait davantage que ce qu’on pensait (« finalement ça pique de le voir diriger à ma place »). Ce qu’on referait…ou pas.

Et peut-être est-ce cela, finalement, l’expérience. Pas l’accumulation des années ou du nombre de cheveux blancs…

Pas le nombre de fois où nous avons fait quelque chose.

Mais le nombre de fois où nous avons accepté de confronter suffisamment honnêtement nos certitudes à la vraie vie, pour permettre à la vraie vie de les corriger.

Parce que l’expérience seule ne garantit rien.

Alors je me demande si nous ne regardons pas l’échec à l’envers

Nous avons développé ces dernières années tout un discours qui consiste à célébrer l’échec.

« Fail fast. » « Il n’y a pas d’échec, seulement des apprentissages. »

Mais son contraire me paraît encore plus dangereux.

Une culture dans laquelle celui qui décide est jugé exclusivement à partir du résultat obtenu apprend très rapidement aux gens quelque chose de parfaitement rationnel : ne prenez pas de décision dont vous pourriez porter seul l’échec.

Demandez une étude supplémentaire. Créez un comité. Obtenez quinze validations.

Puis ….attendez.

Et si vous devez vraiment décider, assurez-vous au moins que suffisamment de personnes auront participé pour que personne ne sache exactement qui a décidé quoi.

Celui qui commente ne prend pas le même risque que celui qui décide

Et je crois que cela me ramène finalement à ce qui m’agaçait au départ.

Celui qui décide doit transformer une information incomplète en action.

Celui qui commente peut transformer le résultat de cette action en certitude.

Parce qu’à un moment, il faut arrêter d’attendre de savoir.

Il faut choisir. Et accepter que la réalité, la vraie vie ait le dernier mot.

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